Focus : Temps sans pitié de Joseph Losey



ACTUELLEMENT AU CINÉMA

À sa sortie de cure de désintoxication, David Graham apprend la condamnation à mort de son fils Alec pour le meurtre de sa petite amie. Il ne reste plus que vingt-quatre heures avant que la sentence soit appliquée. Persuadé de son innocence, David débarque à Londres pour mener l’enquête et découvrir l’identité du véritable assassin. Au cours de cette journée cauchemardesque, il va aussi devoir lutter contre ses propres démons…

LE PREMIER FILM SIGNÉ LOSEY LORS DE SON EXIL EUROPÉEN

En 1952, le réalisateur Joseph Losey, membre du Parti Communiste américain, est sommé de se présenter devant la Commission des activités anti-américaines. Alors en plein tournage en Italie, il ne peut revenir à temps pour sa comparution et se retrouve sur la liste noire tant redoutée des artistes. Désormais dans l’incapacité de travailler aux États-Unis, il fait le choix de s’installer au Royaume-Uni au début de l’année 1953. Les effets du black-listing se faisant également ressentir de ce côté-ci de l’Atlantique (bien qu’à un moindre niveau), Joseph Losey va tourner trois films sous trois pseudonymes différents : Andrea Forzano (Un homme à détruire, 1952), Victor Hanbury (La Bête s’éveille, 1954) et Joseph Walton (L’Étrangère intime, 1956). Temps sans pitié est ainsi le premier film que Joseph Losey peut enfin signer de son vrai nom. Adapté d’une pièce policière d’Emlyn Williams, le scénario est signé Ben Barzman, autre Américain parti en Europe pour échapper au maccarthysme, et avec lequel Losey avait déjà travaillé sur son premier film, Le Garçon aux cheveux verts (1948). Nul doute que le récit de cet homme qui refuse de se soumettre et qui se bat pour que justice soit faite ait trouvé une résonance particulière chez les deux Américains exilés.

UN FILM INCLASSABLE

Dans Temps sans pitié, Joseph Losey dynamite les codes du film policier dès la première séquence, avec un meurtre où l'identité du tueur est ouvertement montrée au spectateur. Tout l’enjeu du récit va se situer du côté du personnage du père, David Graham (Michael Redgrave) : parviendra-t-il à sauver son fils de cette terrible erreur judiciaire ? Le film prend alors la tournure d’un suspense insoutenable. Jusqu’à cette fin inattendue et éminemment tragique.

LE RYTHME EFFRÉNÉ DE LA MISE EN SCÈNE

La mise en scène de Joseph Losey joue avec le temps, une véritable course contre la montre dans laquelle Michael Redgrave est entrainé pour sauver son fils. Le compte à rebours fatidique est constamment rappelé avec notamment l’utilisation dans de nombreux plans, de pendules, réveils, cadrans … Les tics-tacs sont régulièrement présents, créant ainsi une très forte tension. L’un des points culminants est atteint dans l’appartement de Madame Harker (Renee Houston) qui collectionne les réveils et carillons en tout genre qui ne cessent de sonner, venant à rappeler à Michael Redgrave que le délai est presque écoulé. En multipliant les angles de vues, en jouant avec la profondeur de champ, les coupes au montage,… Joseph Losey crée une mise en scène percutante qui met à l’épreuve notre endurance !

« Jamais, d’une façon plus éclatante, le cinéma ne nous avait rendus sensibles à l’impuissance de l’homme devant le temps qui se déroule. Cette bobine qui se dévide et que rien ne peut freiner. »
Pierre Marcabru, Combat, 1960

LE FILM QUI A FAIT CONNAÎTRE JOSEPH LOSEY EN FRANCE

Temps sans pitié est le 9e long-métrage du réalisateur. Dans le livre d’entretiens menés par Michel Ciment, Joseph Losey se rappelle « ce fut un grand tournant dans ma vie, parce qu’il fut apprécié par les Français, et qu’a travers les Français il atteignit beaucoup d’autres gens, beaucoup d’autres pays, et surtout des confrères et des artistes. Je me rappelle un grand nombre de projections privées en France auxquelles assistaient des acteurs anglais qui ne lui avaient accordé aucune attention en Angleterre. Je dois tout cela au groupe du cinéma MacMahon à Paris, et à ce moment c’était surtout Pierre Rissient, Michel Fabre et Claude Makovski, mais aussi quelques autres. […] J’étais soulagé qu’il y eût à nouveau des gens enthousiastes, parce que le dernier de mes films qui eût été bien accueilli était Le Rôdeur, sept ans plus tôt. » [1]

UN PLAIDOYER CONTRE LA PEINE DE MORT

En révélant dès la première scène l’identité de l’assassin, Joseph Losey nous confronte à l’injustice avec l’idée de l’exécution dans 24 heures d’un innocent. Le réalisateur affiche d’emblée son positionnement par rapport à la peine capitale, d’autant plus que cette dimension n’est aucunement présente dans la pièce d’Emlyn Williams dont est tiré le film. David Graham (Michael Redgrave) va remuer ciel et terre pour prouver l’innocence de son fils (Alec McGovern). Dans cette séquence au Ministère, David Graham (Michael Redgrave) tente d’obtenir un délai, il conteste « En quoi le corps brisé d’Alec Graham servirait-il la loi ? » puis appuyé, par Honor Stanford (Ann Todd) « Depuis des siècles, nous torturons et pendons, en quoi cela nous a-t-il avancés ? Qu’avons-nous appris ? »

« Temps sans pitié est avant tout une tragédie, où les hommes sont victimes de forces qui les dépassent, où s’accomplit le combat désespéré entre l’instinct et la raison, l’animalité et l’intelligence, le crime et la justice. » [2]

 

Sources
https://www.culturopoing.com/cinema/sorties-dvdblu-ray/joseph-losey-temps-sans-pitie/20191104
« Le Livre de Losey » de Michel Ciment. 1979. Stock / Cinéma.
https://www.arte.tv/sites/olivierpere/2015/10/08/temps-sans-pitie-de-joseph-losey/
[1] Extrait « le Livre de Losey » de Michel Ciment. 1979. Stock / Cinéma.
[2] https://www.arte.tv/sites/olivierpere/2015/10/08/temps-sans-pitie-de-joseph-losey/